«Non quia timemus non audemus, sed quia non audemus, timemus»
-(Sénèque)
«Ce n'est pas parce que nous avons peur que nous n'osons pas; c'est parce que nous n'osons pas que nous avons peur».

Le 30 octobre 1995, Jacques Parizeau perdait à la fois le référendum et le gouvernement

Dans les coulisses de l’actualité - Le 30 octobre 1995 d’un politicien gagnant

samedi 20 juillet 2013

Le 30 octobre 1995, jour de référendum, j’ai passé la journée avec un gagnant. Avec monsieur Jacques Parizeau, premier ministre du Québec, membre du camp du OUI. Une journée avec un gagnant, oui, et surtout, un homme convaincu que cette cause à laquelle il croyait plus que tout, la construction d’un pays nommé Québec, allait finalement devenir réalité. Les résultats connus le soir allaient donner le NON vainqueur par une mince majorité, on le sait.

Je me rappelle le contraste saisissant entre la déception dans le discours du premier ministre, le soir, et l’atmosphère de cette journée cruciale, une journée où le OUI était persuadé d’aller décrocher une victoire. Jacques Parizeau en avait fait un combat de tous les instants. Son combat. Comme photoreporter couvrant la politique, j’ai eu l’occasion d’être témoin de plusieurs moments-clés de sa carrière. Pendant toute cette campagne, on sentait chez ce politicien une immense croyance en ce projet. On peut le dire : rarement a-t-on connu homme politique aussi dédié à une lutte. Ce 30 octobre, il avait l’allure d’un homme heureux savourant déjà un référendum consacrant le Québec comme nation.

Avec la Caisse de dépôt, le « plan O » était en marche et plus d’une dizaine de milliards étaient disponibles pour racheter à bon prix les titres du Québec, qu’un vent de panique pourrait amener sur le marché financier.

Vers 16 h, on sentait presque le bonheur de l’accomplissement : le pays à portée de main, après des années de combat, et de combats aussi acharnés qu’authentiques. Je voulais être témoin du moment précis où, dans son visage, on lirait cette émotion de la victoire.

Je suis allé voir M. Parizeau, et je lui ai demandé s’il accepterait de me laisser entrer dans ce moment privilégié. Il a demandé un temps de réflexion avant de m’accorder ou non ce privilège. Pour moi, ces heures d’attente furent très longues, car j’espérais vraiment être présent pour capturer ce moment. Le plus près possible de l’événement, l’émotion qui arrive, à chaud.

Vers 18 h, il m’a appelé. Il m’a dit oui. J’étais à la fois exalté et excessivement stressé. Capter cet instant magique, c’était une chance, je le savais. J’en étais pleinement conscient. Il ne fallait pas que je manque mon coup.

Le silence

J’ai monté l’escalier menant à la pièce dans laquelle se trouvaient Jacques Parizeau et sa femme Lisette Lapointe. Après avoir passé la journée entière avec un gagnant, le sourire accroché aux lèvres, je m’attendais à une ambiance de fête. Mais ce qui m’attendait là était complètement différent : le silence, la noirceur, l’accablement.

Dans une grande salle peu éclairée, j’ai vu une petite table, une bouteille d’eau qui trônait dessus, un garde du corps à ma droite, et Jacques Parizeau et Lisette Lapointe assis au centre de la pièce, devant trois écrans de télévision, saisissant les résultats au fur et à mesure qu’ils étaient dévoilés. Ils étaient seuls, unis par une complicité saisissante.

L’ambiance était lourde. L’allure de M. Parizeau avait changé. L’avance confirmée plus tôt par les sondeurs et l’entourage ne tenait plus. Plus tard, on saurait que le NON l’emporterait (50,58 %) sur le OUI (49,42 %). Plus tard, sur la scène, un Jacques Parizeau déçu, emporté par son accablement, prononcerait un discours qu’on lui reprocherait des années durant. Plus tard, sur cette même scène, ses partenaires du OUI, Mario Dumont et Lucien Bouchard, afficheraient eux aussi la mine des plus que déçus. La mine de ceux qui avaient cru, vraiment cru, pouvoir gagner. Mais c’est mal connaître Jacques Parizeau que de croire que ce soir-là, Monsieur allait déposer les armes.

Ce soir-là, M. Parizeau nous disait à la prochaine fois.


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