«Non quia timemus non audemus, sed quia non audemus, timemus»
-(Sénèque)
«Ce n'est pas parce que nous avons peur que nous n'osons pas; c'est parce que nous n'osons pas que nous avons peur».

Le PQ est surtout la cible d’une nouvelle génération militante « de gauche » absolument allergique au nationalisme québécois

Comment expliquer la haine antipéquiste ?

On aurait pu souhaiter, et on peut encore souhaiter, que la prochaine élection se transforme en référendum antilibéral. La chose se passerait ainsi : après quinze années presque ininterrompues de gouvernement libéral, la population, dans un immense ras-le-bol, décide de se reporter sur le parti ayant le plus de chance de renverser le PLQ. Les grands partis d’opposition se croient capables de canaliser cette colère. C’est la stratégie officielle du PQ de Jean-François Lisée. Ce sera aussi celle de la CAQ, qui prétendra par ailleurs balayer les « vieux partis » et délivrer le Québec de l’alternative souverainiste-fédéraliste. QS pourrait bien vouloir faire de même, en se présentant comme le porteur d’une nouvelle époque et d’une nouvelle espérance dans la politique québécoise – ni le PQ, ni la CAQ n’ont cette prétention en ce moment. Le véritable horizon politique de QS se trouve toutefois en 2022.

Mais un autre scénario est possible. Quiconque analyse la politique québécoise en profondeur est bien obligé de constater : il existe une telle chose en ce moment au Québec qu’une rage antipéquiste. Et aussi étrange que cela puisse paraître, il se pourrait bien que la prochaine élection québécoise se transforme en référendum sur l’existence du PQ. Il n’est pas impossible qu’un grand nombre d’électeurs soient plus tentés de se débarrasser de ce parti qu’ils méprisent de plus en plus ouvertement que du gouvernement libéral. C’est comme si le PQ représentait aujourd’hui un obstacle au « renouvellement » de la vie politique québécoise. Quand le PQ parle, ils sont de moins en moins nombreux à l’écouter. C’est lui qui bloquerait la politique québécoise en la figeant dans une époque dépassée. Le PQ est perçu comme une formation politique perdante, nostalgique, associée à une époque qui n’est plus la nôtre et dont il faudrait absolument sortir. On ne pardonne pas aisément à ceux qui voulaient faire l’indépendance de l’avoir échoué.

Le PQ est d’abord la cible des fédéralistes radicaux du PLQ qui sont persuadés qu’il est maintenant possible d’en finir une fois pour toutes avec la possibilité de l’indépendance. Philippe Couillard est un croisé du fédéralisme ultra et ne cache pas son aversion du nationalisme. On a bien compris que son rêve, c’est d’enterrer définitivement l’ambition souverainiste et de normaliser le Québec à la manière d’une province canadienne comme les autres. Le PLQ a été colonisé idéologiquement par le PLC : il s’est ainsi trudeauisé. Le PQ est aussi la cible d’une nouvelle droite qui rêve de s’américaniser et qui porte l’identité québécoise à la manière d’un fardeau, comme si le fait français en Amérique la condamnait au ghetto culturel et linguistique. Ceux qui composent cette droite rejettent du revers de la main le nationalisme québécois à la manière d’une utopie collectiviste défraichie. Encore une fois, on peut dire que l’échec de l’indépendance a fait resurgir de vieilles pathologies identitaires canadienne-françaises.

Mais le PQ est surtout la cible d’une nouvelle génération militante « de gauche » absolument allergique au nationalisme québécois et qui voit le PQ comme les boomers voyaient l’ancienne Union nationale. Elle ne critique pas politiquement le PQ : elle le méprise, elle l’assimile à la xénophobie, à l’intolérance, des concepts qu’elle plaque à tous ceux qui ne chantent pas avec elle la gloire du multiculturalisme. Elle le diabolise. Cette nouvelle gauche « inclusive » médiatiquement favorisée hystérise le débat public en se laissant hypnotiser par le fantasme d’un Occident fondamentalement raciste dont il faudrait déconstruire les privilèges. Pour elle, l’antipéquisme est d’abord un antinationalisme. Ce qu’elle ne pardonne pas au PQ, c’est d’ancrer l’identité québécoise dans l’expérience historique de la majorité francophone, et de considérer cette dernière comme le cœur de la nation. On lui a appris à voir dans cela une forme de repli identitaire, selon la formule consacrée chez les perroquets diversitaires.

Le PQ, surtout, incarne politiquement l’histoire du peuple québécois dans ses luttes et ses combats. Il a beau se définir publiquement avec une sorte de souverainisme modéré, d’inspiration social-démocratique et technocratique, les forces profondes qui le poussent sont d’une autre nature : il exprime politiquement le nationalisme québécois historique, celui hanté par l’angoisse de la dissolution de la patrie et qui voit dans l’indépendance la quête fondamentale traversant notre histoire. Ce nationalisme historique (on pourrait aussi parler du vieux nationalisme québécois, au sens du nationalisme le plus profondément ancré dans notre histoire) n’a rien de déshonorant : c’est l’autre nom de la pulsion de vie du Québec, qui cherche, coûte que coûte, à conserver notre différence vitale en Amérique, pour reprendre une formule de René Lévesque remise à la mode par Jean-François Lisée. C’est le nationalisme d’un peuple qui n’accepte pas le destin qui lui est réservé dans le Canada multiculturel, soit de devenir étranger en son pays à la manière d’une communauté culturelle parmi d’autres. Ce nationalisme ne commence pas en 1960, même s’il a connu une mue essentielle avec la Révolution tranquille, en s’engageant de nouveau dans la lutte pour l’indépendance et en cherchant à se redéfinir dans les catégories de la modernité. La survivance de notre peuple devait s’accomplir dans son émancipation politique et sa culture servir de fondement à une société moderne complète.

Et c’est précisément ce que rejettent de plus en plus de Québécois, qui portent désormais leur histoire comme un fardeau, et qui sont tentés d’en finir avec la singularité de leur parcours historique. Bien des Québécois s’imaginent qu’ils pourront vraiment s’accomplir en se fondant dans la figure de l’Autre, qu’il soit américain ou citoyen du monde. Les Québécois, trop souvent, se laissent convaincre que c’est en s’extrayant de leur histoire qu’ils s’émanciperont, comme s’ils croyaient atteindre l’universel en effaçant leur singularité. C’est pourquoi ils sont si charmés par les discours sur l’hybridé identitaire, le bilinguisme créatif ou la modernité diversitaire : ils y voient une manière de maquiller en grand bond en avant progressiste une forme de suicide culturel qui ne veut pas dire son nom. Car un peuple n’aime pas se faire dire qu’il renonce à en être un. On aurait tort de penser que cette décomposition n’aura pas des répercussions psychologiques profondes sur les Québécois.

Le PQ, malgré lui, à bien des égards, est en contradiction avec cette tendance à la décomposition nationale. Malgré lui car les élites péquistes aimeraient être absolument modernes – on trouve une bonne partie de leurs réserves devant la question identitaire. Ses ennemis voient ce parti pour ce qu’il ne veut pas être : un parti résolument nationaliste, faisant de l’indépendance une quête mettant en question l’existence même du peuple québécois. Ses cadres voudraient être vus comme des responsables politiques modérés aspirant à gouverner raisonnablement la société québécoise, pour un jour la conduire vers la souveraineté tranquille. Je précise que c’est tout à fait honorable : le rêve d’un Québec souverain, c’est aussi celui d’un Québec normal, où notre peuple ne risquerait plus de disparaître. L’esprit boomer dont le PQ hérite en bonne partie est anti-tragique et pousse quelquefois l’optimisme jusqu’au déni de réalité. Il se pourrait bien qu’un jour, il soit trop tard même pour sauver les meubles.

La dissolution politique et identitaire du peuple québécois en Amérique serait pourtant tragique. C’est la belle et longue histoire de l’Amérique française qui avorterait. De ce point de vue, c’est avec cette question que les souverainistes sont appelés à renouer au moins partiellement. Ils doivent répondre aux questions qui se posent à une société moderne, naturellement. Ils doivent aussi amener les Québécois à prendre conscience que leur existence comme peuple est compromise à la fois par le multiculturalisme canadien, l’idéologie de la mondialisation et leur désintégration identitaire comme communauté politique. Qu’on le veuille ou non, la question identitaire est celle à travers laquelle on peut aujourd’hui poser le plus ouvertement cette question actuellement censurée mais qui est inscrite dans les profondeurs de la psychologie collective : comment assurer la survie du peuple québécois et la poursuite de son aventure ? Un peuple, c’est davantage qu’une construction idéologique : c’est une expérience historique et une manière d’appartenir au monde. En un mot, les souverainistes doivent de nouveau trouver une synthèse entre modernité et enracinement.

Le PQ, de ce point de vue, doit renouer avec ses fondamentaux. Il ne devrait pas transiger exagérément sur des questions comme la langue française, les seuils d’immigration, l’intégration des immigrants, l’enseignement de l’histoire, les accommodements raisonnables, la politique culturelle, la laïcité ou la défense du patrimoine québécois. Il ne devrait pas céder à l’illusion qu’en multipliant les compromis avec le système médiatique, ce dernier le normalisera et le traitement un peu moins défavorablement. Car le système médiatique, qui relaie l’idéologie dominante de notre temps, voit le PQ tel qu’il ne se voit plus lui-même : comme un parti nationaliste enraciné dans le Québec francophone et fondamentalement attaché au Québec comme nation (la CAQ est victime d’une même hostilité, par ailleurs, pour de semblables raisons). Le PQ se soumettrait-il de bonne foi au politiquement correct que sa conversion serait toujours suspecte et jugée insuffisante. Toujours, il devrait donner de nouveaux gages. Cela le pousserait jusqu’à l’autoannihilation.

Il se pourrait toutefois qu’en assumant pleinement ce nationalisme d’enracinement, le PQ rencontre des aspirations profondes du peuple québécois. Du moins, il pourrait œuvrer à les faire renaître. Quelquefois, il suffit d’une minorité résolue et déterminée pour infléchir le destin d’une nation ou pour garder ouvert un avenir qui sans elle, serait condamné à se bloquer pour très longtemps. On pourrait aussi dire que chaque fois que les souverainistes parviennent à se maintenir politiquement, alors que tout semble pousser à leur congédiement historique, ils se donnent l’occasion de changer le cours des choses et d’amener les Québécois à sortir de leur léthargie identitaire et politique. Mais le jour où le souverainisme ne sera plus un parti potentiellement gouvernemental mais seulement un mouvement social, on pourra vraiment écrire sa rubrique nécrologique.

L’indépendance du Québec ne sera pas l’enjeu des prochaines élections. Mais le maintien en vie d’un parti politique important, capable de structurer le débat public autour d’une option comme l’indépendance et un nationalisme décomplexé dans son rapport à l’identité québécoise, pourrait bien être son enjeu invisible. Est-ce que la vie politique québécoise continuera de s’organiser au moins en partie autour de la question nationale ? Est-ce que la question nationale sera liquidée ? Le PQ pourrait connaître en 2018 le même sort que le Bloc en 2011. Ce n’est pas certain mais c’est possible. L’indépendantisme pourrait devenir un créneau politique pour tiers-parti. Mais il est aussi possible qu’un PQ prenant conscience du mauvais sort qui le menace transgresse l’optimisme dont il a l’habitude de se faire un devoir pour réveiller le sens national flageolant des Québécois. Mais le peuple québécois a-t-il encore le désir de vivre comme peuple ? Comme qui dirait, telle est la question.


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