«Non quia timemus non audemus, sed quia non audemus, timemus»
-(Sénèque)
«Ce n'est pas parce que nous avons peur que nous n'osons pas; c'est parce que nous n'osons pas que nous avons peur».

Bienvenue en « overclass »

Ce que l’Affaire Bombardier révèle

La semaine dernière, j’écrivais sur ce blogue que Bombardier (comme les médecins spécialistes et les minières) ne s’en tirait pas trop mal en contexte d’austérité. Je ne croyais pas si bien dire, alors que l’entreprise a annoncé le lendemain une hausse de 50 pourcent de la rémunération de ses hauts-dirigeants. Cette décision a soulevé tout un tollé. Une manifestation a eu lieu hier, à laquelle ont participé les députés Manon Massé (QS) et Alain Therrien (PQ). Demain, une motion du PQ sera déposée à l’Assemblée nationale. L’augmentation salariale a aussi été unanimement dénoncée par les chroniqueurs. Le comble, c’est que même les libéraux ont semblé mal à l’aise. Devant l’ampleur de la grogne, le président du CA, Pierre Beaudoin, a renoncé samedi à sa hausse. Le lendemain, on apprenait qu’elle serait, pour l’ensemble des dirigeants, reportée à 2020 et réduite dans l’immédiat.

Qu’est-ce que tout cela révèle, au-delà de l’anecdote ? Ces faits seraient incomplets et ne suffiraient pas à comprendre l’ampleur de la réaction populaire si on ne mentionnait pas ceux qui les précèdent.

Fin octobre 2015, le gouvernement Couillard a décidé de soutenir financièrement Bombardier. Les conditions de réalisation de cette décision ont été hautement controversées, bien plus que le principe en lui-même. Il s’agissait d’un investissement de plus d’un milliard de dollars américains, qualifié par Philippe Couillard d’« exemple de bonne transaction ». Le gouvernement n’obtenait aucune action dans Bombardier mais plutôt 49,5 % des parts d’une nouvelle société en commandite créée pour soutenir le nouvel avion CSeries. Cette société en commandite restait sous le contrôle de Bombardier, qui conservait 50,5 % des parts. Pierre Karl Péladeau et François Legault avaient alors dénoncé vivement cette entente où le gouvernement prenait beaucoup de risques sans acquérir d’actions. Le gouvernement, qui plus est, n’obtenait aucune assurance que le siège social de Bombardier allait rester au Québec. Il est vrai que le modèle de l’État stratège est foncièrement contraire à la vision des libéraux.

Le généreux investissement est survenu en contexte de vague de ventes de sièges sociaux, après celle du Cirque du Soleil (2015) et peu avant celles de Rona (une transaction « bénéfique pour le Québec » selon la ministre Dominique Anglade...) et de St-Hubert (2016) à des intérêts étrangers.

Puis, au début de l’année 2016, Bombardier coupait plus de 2000 emplois. Philippe Couillard avait alors salué les mises à pied comme étant le signe d’une « nouvelle phase de croissance » dans l’entreprise.

C’est dans ce contexte que survient l’annonce de la hausse de la rémunération des hauts-dirigeants. La motion du PQ, demandant au gouvernement d’exiger de renoncer à la hausse des salaires pour 2016, s’appuie par ailleurs sur le fait que le soutien financier du gouvernement lui donne la légitimité d’exiger ça. Autrement dit, qu’on ne peut traiter Bombardier comme une simple entreprise privée qui fonctionnerait seulement selon les lois du marché, comme si elle n’était pas encadrée par d’autres institutions, comme le public en est une. 

La question fondamentale ici est celle de la dissolution programmée du Québec Inc. Dans les années 1960, l’infériorité économique des Québécois avait été renversée par la construction, dans les années 60, d’un État fort qui offrait beaucoup de perspectives d’emploi à la nouvelle classe moyenne québécoise née à la fin de la Seconde guerre mondiale. Par la suite, les Québécois ont développé leur propre milieu d’affaires grâce à l’État et à ses outils. Parmi ceux-ci, on pense surtout à la Caisse de dépôt et placement, à la Société générale de financement et à Hydro-Québec (qui offrait de l’électricité à prix modique aux entreprises). Le Québec Inc a connu un essor dans les années 80. Les grandes compagnies québécoises ont eu besoin du soutien collectif pour exister et pour prendre leur place. Guy Laliberté écrivait ceci en 2007 :

 « Si notre rêve [...] s’est réalisé, c’est en raison des rencontres déterminantes qui ont jalonné notre parcours. Des êtres de cœur et d’influence ont pris le pari de croire en nous et René Lévesque était de ceux-là. D’ailleurs, c’est en grande partie grâce à lui et aux pressions qu’il a choisi d’exercer pour nous venir en aide, que nous avons obtenu les subventions essentielles à notre deuxième année d’existence. »

Or, quand le Cirque du Soleil a été vendu en 2015, plusieurs ont alors clamé que son entreprise était privée, reposait sur des fonds privés et que, par conséquent, Laliberté était bien libre de faire ce qu’il voulait avec. Ce même Laliberté estimait pourtant quelques années plutôt qu’il n’y aurait pas eu de Cirque du Soleil sans l’appui du Québec. Autrement dit, que sa compagnie ne s’était pas auto-créée.

Si soutenue qu’elle ait pu l’être par le Québec, une partie ingrate de notre monde des affaires semble aujourd’hui avoir besoin de s’émanciper maximalement de ce Québec qui l’a fait naître. Pour plusieurs de ses membres, la promotion sociale ultime réside dans l’accession à l’Overclass, cette minorité d’individus qui se situent au-dessus des autres. L’overclass, foncièrement supranationale, est un réseau presque exclusivement occidental. Il faut dire que l’État québécois lui-même a renoncé à son rôle structurant dans notre vie collective pour se mettre au service de cette Overclass, ce dont j’ai traité dans mon dernier essai

La hausse des salaires des hauts-dirigeants, comme les ventes de sièges sociaux, ont de quoi irriter le peuple (qui lui, n’a pas droit à de généreux cadeaux) en démontrant que l’argent est la seule patrie de nos chefs d’entreprises.

Le message a le mérité d’être clair.


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