«Non quia timemus non audemus, sed quia non audemus, timemus»
-(Sénèque)
«Ce n'est pas parce que nous avons peur que nous n'osons pas; c'est parce que nous n'osons pas que nous avons peur».

C’est fatiguant d’errer comme Beauchemin

Tribune libre de Vigile
mardi 11 août 2015
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Inspiré par Paul Ricœur, Jacques Beauchemin soutient, dans La Souveraineté en héritage, que la nation québécoise, issue de la nation la canadienne-française, s’est formée de la trame narrative d’auteurs nationalistes de 1840 à aujourd’hui.

Leurs narrations fondent le récit du « nous collectif québécois » dont les Canadiens français de souche en sont le cœur auquel se sont greffés « ceux qu’ils ont assimilés en cours de route » (p. 23). Un « nous » construit en référence à la descendance, l’histoire, la langue et la religion, toutes des sources prisées par Anthony D, Smith, ethnographe britannique essentialiste, selon qui les États nationaux en émergent.

Ainsi campée, la nation québécoise, issue de ce « nous » ne saurait émerger de la citoyenneté, que Charles Tilly estime la catégorie prioritaire d’un État national, ni de l’expérience politique partagée selon Ernest Gellner ou d’une façon de vivre, trois sources signalées par Rogers Brubaker qui, avec celles de Smith, feraient qu’au sein des États nationaux les nations sont imaginées (Benedict Anderson) ou inventées (Eric Hobsbawn).

Privilégiant l’approche de Smith, Beauchemin la présente plutôt dans les termes utilisés par les anthropologues pour définir des infra-nations : autodéfinition, ancrage historique, traditions, liens ethnoculturels et, sous l’égide de leurs leaders, recherche d’une reconnaissance politique pour assurer leur pérennité.

Prenant pour assise l’Histoire du Canada de François-Xavier Garneau (1845), c’est ce que révèle le livre de Beauchemin, négligeant de rappeler que Garneau écrit cette histoire en réplique à Lord Durham qui, récusant le caractère politique du mouvement patriote, le transforma en conflit entre un peuple « sans histoire » et des représentants de la « race » britannique.

Ce peuple, ravivé par Garneau, s’érigerait autour d’un « nous canadiens français » de ressortissants n’étant pas retournés en France, qui, depuis 1763, veulent s’affirmer et le font, hier comme aujourd’hui, unis qu’ils sont, y compris les assimilés, par un lien invisible faisant « un seul sujet ceux qui se sentent investis de l’histoire qui les a faits Canadiens français puis Québécois » (p. 24).

Pour Beauchemin, il revient à ces sujets, dont sont exclus les non assimilés, de s’affirmer sujets d’eux-mêmes et, s’extrayant de l’ambivalence qui les assaille, de prendre « la direction qu’indique le destin » (p. 24), à défaut de quoi ils devront se réinventer pour éviter la mort.

Qui plus est, porteurs de la démocratie « des peuples en marche » (p.28), ces sujets seraient légitimés d’instaurer un ordre politique à leur image. Or, leur légitimité étant questionnée depuis la reconnaissance de droits aux minorités, Beauchemin suggère d’en réconcilier « les pôles en tension » (p. 67) en prenant soin, en conclusion, de préciser de le faire autour du « nous québécois », car il incarne la majorité porteuse du projet collectif.

Il y a là une méprise. Elle consiste à insérer un modèle infranational pour créer un État national. Une méprise, telle la thèse de la convergence, qui ne peut que refroidir les non assimilés puisqu’un tel projet s’institue, ce qu’ils savent, aussi Smith, avec un « nous » de citoyens égaux.

Ce faisant, Beauchemin banalise, comme Durham, la lutte politique entre acteurs sociaux qui font la politique de l’histoire et introduit dans son « nous » des acteurs qui ont participé et participent encore aujourd’hui à son enclavement politique (Province of Quebec, Bas-Canada, Union, Canada de 1867, Canada de 1982).

Une telle opération introduit l’ambivalence. On en retrouve les traces dans les pages consacrées à l’« être québécois », l’identité, la langue, l’histoire, la citoyenneté et la souveraineté aussi dans celles traitant de la loi de clarification, du détournement du 400e anniversaire de la fondation de Québec, de la vague orange de 2011 et du projet de charte.

Toutes, elles révèlent l’ambivalence propre à ce « nous », que dénonce Beauchemin car c’est fatiguant de vivre ainsi. Gérard Bouchard, Marc Laviolette et Pierre Dubuc l’ont noté et lui ont dit d’aller se coucher sans toutefois l’inviter à revoir le « nous » qui génère sa fatigue.

Je lui suggère plutôt de se détendre en approfondissant les thèses des théoriciens des États nationaux et du nationalisme. De lire aussi les spécialistes des infra-nations. Puis d’être attentif à ce qui a cours en Écosse et en Catalogne, deux entités infranationales qui s’apprêtent à recourir au plébiscite, une approche apparentée à une élection décisionnelle qui transforme des sujets en acteurs sociaux.

À défaut d’entente avec le Canada, c’est l’approche que je préconise. Or, Beauchemin la rejette et se dit favorable à la tenue d’un autre référendum sans négocier avec le Canada, car ce serait en dépendre (p. 77), préconise de clore le débat et, appréhendant un échec, privilégie un retour à la case départ de Garneau alors qu’il urge de revoir le tout dans une perspective politique, le point de vue de Hubert Aquin.

Beauchemin n’est pas de cet avis. En conclusion, il écrit même qu’Aquin estimait la « souveraineté » politique une des réponses possibles, laissant entendre qu’il en vit d’autres. Peut-être fut-ce le cas en 1962 ? Après, non. Actif au RIN, il refuse sa fusion au PQ. Pour s’en convaincre, il n’a qu’à revoir son cheminement et ses écrits d’après 1962 et approfondir Obombre écrit peu avant son suicide.

Beauchemin fait aussi écho à Fernand Dumont pour redire qu’il revient à la « majorité franco-québécoise » de « fonder un projet de vivre-ensemble » (p. 159). C’est exagéré. Dumont, que j’ai rencontré en 1996, estimait nécessaire de revoir le « nous québécois » advenant l’indépendance, aussi de redéfinir le « nous » d’antan, que Beauchemin hyper-valorise et qu’Isabelle Daunais a repéré idyllique et vide d’aventure dans nombre de romans y faisant écho.

Commentaires

  • Jean Claude Pomerleau, 11 août 2015 19h18

    Pour en finir avec la fatigue chronique

    Ce qui importe de comprendre, c’est que la nation repose sur les assises d’un État. Même un État annexée, comme le nôtre.

    « Nation : un peuple en possession d’un État » (K Deutsch)

    « L’histoire mondiale ne retient que les Nations qui se sont constituées en Etats » F.W. Hegel

    La fatigue découle du fait que depuis 40 ans, la stratégie adoptée pour sortir de cette annexion qui mène à l’assimilation (M Séguin) est complètement déconnectée de la réalité.

    Le mouvement souverainiste de masse est le produit de la Révolution tranquille, moment où la direction politique découvre que seul l’État agit avec envergure :

    « le seul levier dont les Québécois disposent, c’est leur État » (René Lévesque)

    L’erreur historique fut d’abandonner le développement de notre État pour partir à la quête d’un pays fantasmé ; qu’on obtient avec une marque sur un bout de papier.

    La souveraineté (changement de statut de notre État) n’est pas un souhait mais, une sommes.

    Notre défi est de se doter d’une doctrine politique (unité de pensée) qui ramène le projet de souveraineté dans le champs du réel. Retour à l’État donc : le défendre et en reprendre le contrôle des mains des prédateurs qui le squattent à leurs profits actuellement, sans grande réaction du mouvement souverainiste.

    Ce changement de paradigme a des chances de se mettre en place sous la direction politique de Pierre Karl Péladeau :

    « L’essentiel c’est la souveraineté, le référendum, une modalité »

    Pour sortir du syndrome de la fatigue chronique, il faut comprendre que c’est l’État qui porte la Nation :

    « L’État, la voie royale » (PKP, suite au départ de M Parizeau)

    JCPomerleau

  • Ouhgo, 11 août 2015 14h31

    Trop d’information en public pour un site qui veut rassembler une coalition. D’abord construire la maison. Les meubles : après !

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