«Non quia timemus non audemus, sed quia non audemus, timemus»
-(Sénèque)
«Ce n'est pas parce que nous avons peur que nous n'osons pas; c'est parce que nous n'osons pas que nous avons peur».

LE SOLEIL - POINT DE VUE

Bouchard-Taylor : c’est un commencement…

Cette tribune a fait ressortir des tendances, aussi complémentaires que contradictoires, et, surtout, des interrogations qui demeurent loin d’avoir obtenu des réponses satisfaisantes.

Le Soleil
mercredi 5 décembre 2007

Cette tribune a fait ressortir des tendances, aussi complémentaires que contradictoires, et, surtout, des interrogations qui demeurent loin d’avoir obtenu des réponses satisfaisantes. (Photothèque Le Soleil)

Au cours des dernières années, la cohabitation des diverses communautés culturelles de Montréal s’est effectuée de façon généralement harmonieuse. Mais étant donné l’afflux récent d’un grand nombre de nouveaux immigrants, surtout ceux d’origine non européenne, qui amènent tout naturellement leurs manières de vivre dans leurs bagages, la population québécoise et, plus spécialement, la population montréalaise interroge sa capacité réelle d’intégration de tous ces nouveaux venus. Plus précisément, se sentant de moins en moins chez elle, une bonne partie de cette population croit son identité menacée surtout depuis que des incidents liés à des différences culturelles ont suscité plusieurs réactions émotives largement médiatisées.

Depuis un bon moment déjà, des demandes adressées par des individus et des groupes de nouveaux immigrants aux autorités montréalaises, en particulier, les obligent à tenter de satisfaire une clientèle qui se diversifie culturellement. Il en résulte un véritable casse-tête à solutionner. Non seulement faut-il trouver la façon de satisfaire toutes les communautés, mais aussi de le faire dans le plus grand respect de l’Autre, représenté soit par une communauté d’accueil, hétéroclite, elle-même à la recherche de son identité. Ainsi, le problème de la Ville de Montréal déborde largement de celui de la gestion de la distribution efficace des services aux communautés culturelles. En amont, se pose de façon aigue le problème de la différence, donc de l’intégration des nouveaux immigrants à ce que l’on pourrait appeler une culture dominante ou commune. À partir d’ici, cependant, les choses se compliquent avec la prise en considération des Chartes des droits et liberté, etc.

Pour calmer le jeu, en février 2007, le gouvernement du Québec a créé la Commission sur « les accommodements liés aux différences culturelles », communément désignée Commission Bouchard-Taylor ou commission sur les accommodements raisonnables, à laquelle il a confié le mandat de trouver un terrain d’entente interculturelle où seraient négociés des accommodements destinés à faciliter la gestion du vivre-ensemble.

En dépit des critiques dont elle est l’objet, et ce, dès le début de ses travaux, la Commission Gérard-Bouchard a pour mérite d’avoir offert une tribune grâce à laquelle plusieurs citoyens du Québec ont exprimé leurs inquiétudes, leurs demandes et leurs attentes. Cette tribune a fait ressortir des tendances, aussi complémentaires que contradictoires, et, surtout, des interrogations qui demeurent loin d’avoir obtenu des réponses satisfaisantes.

En attendant que les débats en cours, et à venir, proposent des réponses attendues, on peut se poser deux des interrogations suivantes : 1) Devrait-on couper les vivres aux communautés culturelles qui utilisent actuellement des fonds publics pour obtenir leurs propres institutions servant à la reproduction des différences culturelles ? ou au contraire, 2) devrait-on plutôt créer des lieux de rencontres communs voués au dialogue interculturel, disons au métissage ? La réponse n’est pas simple puisque la transmission intergénérationnelle de la culture à l’intérieur d’une communauté particulière constitue certainement une valeur en soi. Du point de vue de la Ville, il y a dilemme.

Sur un autre registre, il peut s’avérer également commode d’aborder la question de la diversité culturelle montréalaise en tant que réalité palpable sur laquelle tabler pour stimuler le développement culturel, voire économique, de Montréal. Agir ainsi équivaudrait toutefois à régler un problème sans avoir à le poser puisque l’existence même de la Commission Bouchard-Taylor signale la distance qui nous sépare d’une diversité culturelle assumée par les Montréalais, c’est-à-dire une chose allant de soi. Or il est un fait qu’à Montréal certaines communautés culturelles vivent repliées sur elles-mêmes, et pour qui la diversité culturelle montréalaise n’est qu’un leurre.

Contrer le repliement sur soi des communautés culturelles ou bien chercher à tirer profit d’une diversité culturelle allant de soi ne sont pas des attitudes viables sachant que, d’une part, aucune communauté n’est disposée à renoncer, avec raison, à son identité profonde sans garanties, si l’on peut dire, et que, d’autre part, nous ne sommes pas encore en mesure de tenir un discours sur la diversité culturelle de Montréal, essentiellement parce qu’elle n’a pas d’histoire. Et qu’en est-il de la Commission Bouchard-Taylor ? Peut-elle vraiment procurer à elle seule une solution viable au problème de la bonne gestion du vivre-ensemble à Montréal ?

Les promesses d’une Commission

La Commission Bouchard-Taylor se donne pour mission de contribuer à la définition d’une nouvelle politique de gestion des rapports interculturels au Québec dans le respect des droits des individus appartenant à toutes les communautés en présence. Pour s’acquitter de son mandat, la Commission souhaite d’abord comprendre les raisons des désaccords qui s’expriment depuis déjà un bon moment afin, dans un second temps, d’imaginer de nouveaux « horizons de conciliation » (La Commission, p. 35). De là toute l’importance qu’elle accorde aux audiences publiques qu’elle tient sur la question des accommodements et dont les séances laissent entrevoir à quel point la tâche sera difficile. Mais doit-on vraiment s’attendre à ce que la Commission soit en mesure de négocier à l’amiable un terrain d’entente entre les diverses parties en présence ?

On peut dores et déjà prévoir que la Commission Bouchard-Taylor nous aidera à en apprendre davantage sur ce qui nous dérange, sur ce qui, disons-le, peut agacer profondément chez l’Autre, enfin sur ce qui contribue à creuser le fossé entre les communautés culturelles, tout particulièrement sur l’île de Montréal, là où la diversité culturelle est de loin la plus spectaculaire au Québec. Quant au terrain d’entente souhaité, il ne verra le jour qu’au moment où des passerelles seront jetées entre les diverses communautés culturelles en cohabitation. Nous ne grandirons ensemble qu’en apprenant à mieux connaître et respecter l’Autre, qu’en sachant interpréter correctement la signification de ses gestes et de ses attitudes, et en les considérant éventuellement comme des sources d’enrichissement. Il s’agit là d’un travail colossal d’éducation, d’un effort considérable dont nous ne pouvons faire l’économie. Or ce travail déborde largement le mandat de la Commission Bouchard-Taylor, et celle-ci risque de le court-circuiter.

Il faudrait tout de suite commencer à débattre du travail à enclencher pour faciliter le rapprochement entre les diverses communautés culturelles à Montréal, et ailleurs au Québec, puisque, malgré la meilleure volonté du monde, la Commission n’aura servi qu’à ouvrir un chantier d’un édifice qui reste à construire.

***

Édith Mukakayumba*, Ph.D. et Jules Lamarre*, Ph.D.

* Les Cahiers de géographie du Québec, Université Laval

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Accommodements - Commission Bouchard-Taylor

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