«Non quia timemus non audemus, sed quia non audemus, timemus»
-(Sénèque)
«Ce n'est pas parce que nous avons peur que nous n'osons pas; c'est parce que nous n'osons pas que nous avons peur».

Main basse sur le Québec

Anticosti : les traces de Power Corp sont partout

On appelle ça une apparence de conflit d’intérêt quand on veut être délicat

Editorial de Vigile
mardi 15 février 2011
22 messages

C’est tout de même curieux, vous ne trouvez pas ? À chaque fois qu’un nouveau dossier d’exploitation de nos richesses naturelles se met à dégager des odeurs de traitement préférentiel, on retrouve les traces de Power Corporation.

Ainsi, hier, Le Devoir annonçait que la pétrolière junior Québécoise Petrolia avait mis la main sur les énormes réserves de pétrole de schistes de l’Île d’Anticosti pour une bouchée de pain.

Cette entreprise n’étant tout de même pas aussi connue que Esso, Shell ou Ultramar, j’ai voulu en savoir plus.

Comme il s’agit d’une société au capital ouvert cotée en bourse, je me suis mis à la recherche d’informations qu’on retrouve généralement dans les rapports qui doivent être régulièrement fournis aux investisseurs et aux autorités de surveillance.

À cet égard, le site web de Petrolia constitue une véritable mine d’informations pour peu qu’on se donne la peine de le consulter. On y apprend ainsi que l’entreprise ambitionne de produire à elle seule d’ici quatre ans 5 % de tout le pétrole consommé au Québec, ce qui représente le chiffre assez impressionnant de 8 millions de baril de pétrole par an. Sachant que le baril de pétrole se transige au cours d’aujourd’hui à 85 $ aux Etats-Unis, et à 103 $ en Europe (différentiel imputable à l’incertitude au Moyen-Orient), vous comprenez que cette entreprise est promise à un avenir brillant si elle parvient à atteindre son objectif.

On y découvre également la liste des actionnaires du « Groupe de contrôle », constitué de
du président de l’entreprise, André Proulx, d’une entreprise européenne mystérieuse du nom de Pilatus Energy, de certains fonds institutionnels non identifiés, et d’un partenaire désigné tout simplement par le nom « Luxembourg ».

Pour y voir un peu plus clair, il faut consulter la liste des administrateurs de l’entreprise. On y apprend ainsi qu’Alain Ferland, ancien dirigeant d’Ultramar au Québec, et ancien directeur de sa raffinerie de St-Romuald est « administrateur en chef ». On n’est donc pas surpris d’apprendre que la petite production actuelle de Petrolia est acheminée quotidiennement par camion à la raffinerie de St-Romuald pour transformation en essence qui vous est ensuite vendue à la pompe.

Mais ce sont les autres noms qui sont les plus révélateurs. Des noms pas du tout connus au Québec. Ni au Canada, d’ailleurs. Des noms européens, Me Albert Wildgen et Vincent Causse, et un nom qui à prime abord paraît provenir du Moyen-Orient, Saeed Yousef, mais qui est lui aussi européen selon les informations qui sont fournies sur le site.

Pour ce qui est de Me Albert Wildgen, en fouillant un peu sur Google, on découvre qu’il s’agit d’un avocat d’affaires originaire du Gd Duché du Luxembourg. En fait, c’est un prête-nom professionnel, comme le révèlent les registres des sociétés du Gd Duché, qui profite de la législation très libérale de son petit mais très riche pays européen en matière de constitution de sociétés pour vendre ses services d’intermédiaire. Comme la législation panaméenne, la législation luxembourgeoise permet aux sociétés d’émettre des actions « au porteur », ce qui est évidemment bien commode pour ceux qui cherchent à se cacher tout en étant très actifs. Tout ça pour dire que la présence de Me Albert Wildgen révèle la présence d’intérêts inconnus, mais vraisemblablement européens, surtout lorsqu’on réalise qui sont les autres.

Les autres, c’est Pilatus Energy AG, une société suisse représentée au conseil d’administration de Petrolia par Vincent Causse, un citoyen français, et Saaed Youssef, le président de la filiale canadienne de Pilatus. Ce qui nous amène à nous pencher d’un peu plus près sur le cas de cette entreprise.

En fait, Pilatus est une entreprise qui a été formée par Loïc Le Floch-Prigent, l’ancien président de la pétrolière Elf-Aquitaine (fusionnée avec Total en 1999) en délicatesse avec la justice française à la suite de pots de vin et de coups fourrés politiques en Afrique, notamment en Angola, dans lesquels l’État français était impliqué et dont ce dernier est parvenu à se disculper en accablant Le Floch-Prigent. Voir à ce sujet l’extrait d’une procédure intentée aux États-Unis contre Pilatus sur le site Wikinvest qui décrit parfaitement la situation http://www.wikinvest.com/stock/VAALCO_ENERGY_(EGY)/Highly_Secretive_Pilatus_Energy_Convicted_Criminal_Runs. Il est aussi intéressant de savoir que Paul Desmarais siégeait au conseil d’administration d’Elf-Aquitaine avant sa fusion avec Total, et qu’il connaît donc très bien Le Floch-Prigent qui en était le PDG.

Il ne faut jamais perdre de vue que la France est une ancienne puissance coloniale qui a conservé des intérêts très importants en Afrique, en particulier dans le pétrole.

Depuis une dizaine d’années, c’est Total qui est le porte-étendard des intérêts français dans l’industrie pétrolière. L’actuel président de cette entreprise, Christophe de Margerie (connu dans l’industrie sous le nom de « Big Moustache » dans un clin d’œil à la comédie culte du cinéma français « La grande vadrouille »), a d’ailleurs assumé pendant plusieurs années la direction des opérations de Total en Afrique.

L’industrie française du pétrole est un très petit monde, et tout le monde se connaît. Le Floch-Prigent et Christophe de Margerie ne sont donc pas des inconnus l’un pour l’autre. Ils se sont déjà rendu des services dans le passé, et il est tout à fait possible qu’ils s’en rendent encore.

Or le pétrole découvert à Anticosti est du pétrole de schiste, ce que l’on appelle dans l’industrie du « pétrole non conventionnel ». Et l’entreprise pétrolière dans le monde la plus intéressée au pétrole non conventionnel est justement Total. Il a d’ailleurs pris une participation importante (50 %) dans la pétrolière American Oil Shale, active au Colorado.

Total, c’est une entreprise dans laquelle Power Corporation détient des intérêts importants par l’entreprise de Pargesa, sa société de portefeuille. On notera que Pargesa détient aussi des intérêts dans GDF-Suez, elle aussi active dans le domaine de l’énergie et présente dans l’exploration des gaz de schistes au Québec. On se souviendra que GDF-Suez était associée au projet Rabaska, et qu’elle était également intéressée au dossier Énergie NB l’an dernier.

Pargesa est également présente dans le capital du Groupe Bruxelles-Lambert à part égales avec le financier belge Albert Frère. Et Albert Frère n’est pas un enfant de chœur, comme le démontrent de nombreuses références trouvées sur Google. L’une d’entre elles ne manque pas d’intérêt pour nous Québécois. Il y est en effet question de la vente d’une entreprise de Frère à une filiale de la Caisse de Dépôts et Consignations (CDC), l’équivalent de notre Caisse de dépôts ici (quelle coïncidence !), à un prix beaucoup trop élevé.

Pargesa et le Groupe Bruxelles-Lambert sont justement le genre de société à être susceptible de faire régulièrement appel aux services d’un prête-nom professionnel comme Me Albert Windgen. Ainsi, on retrouve la trace de PARGESA LUXEMBOURG, Société Anonyme, dans le Mémorial, Journal officiel du Gd Duché p.4378. Me Windgen est pour sa part un habitué des pages de ce média, comme le révèle une consultation rapide sur Google.

Mais revenons à Petrolia. Celle-ci annonçait l’été dernier son association avec Investcan Energy, une filiale de SCDM Énergie, elle-même filiale du grand groupe français Bouygues. Celui-ci est dirigé par le patriarche de la dynastie, Martin Bouygues, qui comme par hasard se trouvait à être invité à la petite cérémonie intime à l’Élysée au cours de laquelle Nicolas Sarkozy a remis à Paul Desmarais sa Grand’Croix de la Légion d’Honneur.

Les blogues français sont d’ailleurs particulièrement féroces à l’endroit de Paul Desmarais et de ses relations avec l’élite politique et financière française. J’ai relevé au passage la phrase suivante, particulièrement savoureuse :

« Le Monde est incroyablement petit et le Hasard, dans ce même Monde, fait si bien de si belles choses ! En effet, quand on commence à comprendre l’alliance entre Politiques et Gens de fortune, on est toujours effaré de voir jusqu’à quel point va cette concorde, cette concordance, la puissance et la solidité de ces réseaux dont le couillon de Citoyen n’a même pas idée. »

Donc, Bouygues a conclu une association avec Petrolia via SCDM Énergie et Foxtrot International. Parmi les partenaires de Foxtrot, ENERCI, filiale de GDF Suez.

Bien sûr, tous ces éléments ne constituent pas une preuve hors de tout doute raisonnable de l’implication de Power Corp. dans Petrolia. Mais ce n’est pas non plus le bon critère à appliquer. Personne ne prétend ici qu’un crime a été commis au sens du Code criminel. Cependant, les éléments d’information qui se trouvent ici réunis donneraient à toute personne raisonnable des motifs très sérieux de croire que Power Corp. et Paul Desmarais jouent un rôle actif dans le dossier Petrolia.

La question est alors « Pourquoi se cachent-ils ? ». Et la réponse se trouve peut-être dans le fait que Power Corp. est représentée au conseil d’administration d’Hydro-Québec, la société de l’État qui a cédé ses droits à Petrolia pour une bouchée de pain, en la personne de Michel Plessis-Bélair, Vice-président du conseil de Power Corp.
On appelle ça une apparence de conflit d’intérêt quand on veut être délicat.

Et cette présence soulève également la question de savoir par qui il a été nommé. Mais là, on connaît la réponse. C’est tout de même curieux que se retrouvent ainsi croisés dans ce dossier les destins de Paul Desmarais, Jean Charest et Nicolas Sarkozy.

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La Grande Braderie - Gestion des Ressources naturelles par le PLQ
Vigile remet en ligne aujourd’hui trois textes parus respectivement en février 2011, en août 2013 et en juin 2014 dans le contexte des derniers développements sur Anticosti

 

 

Quand l’intérêt privé commande à l’intérêt public, nous sommes en régime fasciste.

 

« Redevances, congés fiscaux et subventions, prises de participation dans les entreprises, 2e/3e transformations, voilà autant de questions d’intérêt public qui méritent d’être débattues, particulièrement à l’aube d’un Plan Nord fortement axé sur les mines et dans la foulée du dépôt du nouveau projet de loi sur les mines », affirme Henri Jacob.

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