«Non quia timemus non audemus, sed quia non audemus, timemus»
-(Sénèque)
«Ce n'est pas parce que nous avons peur que nous n'osons pas; c'est parce que nous n'osons pas que nous avons peur».

La liberté, ce n’est pas de pouvoir faire n’importe quoi

Pour un code de conduite collectif

Accommodements dangereux ?

Multiculturalisme et islamisme au ban des accusés

Tribune libre de Vigile
jeudi 16 février
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Beaucoup a été dit sur le sujet de la laïcité, mais peut-être aussi beaucoup de ce qui a été dit a-t-il été oublié... bien à tort. Le texte très pondéré du Devoir repris ce matin sur Facebook, auquel je souscrirais volontiers, a l’avantage de rappeler certaines évidences essentielles à la santé de notre vivre-ensemble. Je voudrais en souligner quelques autres.

a) La conception québécoise de la laïcité est née avec la Révolution tranquille non pas en réaction à des pratiques religieuses minoritaires, mais au contraire pour casser la chappe rigoriste et discriminatoire que faisaient peser sur notre société (et sur ses minorités) l’omniprésence et l’omnipotence du culte catholique très majoritaire et de son clergé. Elle avait en particulier pour effet de libérer les consciences et les pratiques des autres cultes — y compris des non-pratiquants et des non-croyants, de plus en plus nombreux. Ce facteur historique, bien distinct de ce qui s’est produit ailleurs au Canada, ne doit pas être négligé dans la compréhension de la question.

b) Il faut reconnaître à la hiérarchie religieuse de l’époque que malgré quelques combats d’arrière-garde, elle s’est graduellement adaptée de manière assez libérale (dans le bon sens du terme) à cette évolution : cession de la mainmise sur les institutions de santé et d’enseignement, abandon généralisé des costumes cléricaux et de bon nombre de signes ostentatoires catholiques. Une attitude dont certaines autres communautés à tendance intégriste — non seulement musulmanes mais juives — pourraient aujourd’hui prendre note.

c) En contre-partie, les citoyens et l’État n’ont eu aucun réflexe important d’anticléricalisme agressif contre les signes restants : calvaires et statues sur les chemins et les places publiques, croix sur les écoles, processions traditionnelles, etc. ont survécu, contrairement à ce qui s’était produit notamment en France un demi-siècle plus tôt. Cette mentalité n’a jamais eu besoin jusqu’à récemment de se cristalliser dans des règles formelles, se satisfaisant du flou d’un certain laisser-vivre mutuel pourvu qu’il soit partagé par les diverses collectivités religieuses.

d) C’est principalement l’émergence récente d’un militantisme exclusivement musulman dont les objectifs sont manifestement bien plus politiques que religieux, combinée à la thèse canadienne d’un « multiculturalisme » imposé de l’extérieur et mal vécu par le Québec (p.e. l’affaire du niqab), qui a suscité la relance d’un débat sur la laïcité et sur les « accomodements raisonnables » que l’on croyait résolu depuis longtemps. Que cela soit en bonne partie la faute d’une petite minorité de croyants intégristes dont se trouvent victimes la majorité de ceux qui s’accomodent fort bien de vivre parmi nous sans placarder aggressivement leur différence est regrettable, mais ne change rien à la réalité des choses.

e) Ce n’est pas à une majorité qui vivait depuis des décennies en relative bonne entente avec ses minorités religieuses mais qui a fini par répondre avec énervement à de fréquentes provocations qu’il faut imputer la totalité des tensions actuelles, au contraire. Ceux des musulmans qui sont à l’origine de ces provocations et qui tiennent en otages leurs coreligionnaires pacifiques sont encore plus à blâmer. Et il est essentiel que cela soit dénoncé au nom de la paix sociale et de la sécurité publique. Le blâme doit provenir non seulement de l’État, mais également et surtout des représentants de la majorité musulmane et des autres hiérarchies religieuses (catholique, protestante, juive), afin d’éviter tout amalgame dangereux.

f) La notion souvent évoquée de « respect » des confessions religieuses est elle-même suspecte, en ce sens qu’elle est forcément porteuse d’hypocrisie. Les religions en général, et les grandes confessions monothéistes en particulier, ont comme principe que leur version de la divinité est la seule bonne, et donc qu’aucune autre ne mérite vraiment d’être respectée. De même, il est inutile de demander aux athées et aux agnostiques de s’incliner devant ce qu’ils considèrent comme de pures fabulations. En revanche, une large tolérance pour les croyances (ou l’absence de croyance) des autres, même si on les voit comme des superstitions ou des lacunes blâmables, est indispensable au vivre-ensemble dans nos sociétés de plus en plus hétérogènes. La proclamation explicite d’une telle attitude devrait être exigée de toute personne vivant ici et prétendant parler au nom d’un groupe religieux... et devrait faire partie de l’engagement pris par tout nouvel aspirant à la résidence ou à la citoyenneté sur notre territoire, peu importe son origine. Elle est encore plus nécessaire de la part de fidèles ou de ministres d’un culte enclin à un prosélytisme actif.

g) La décision de légiférer directement sur le sujet doit être prise avec une grande circonspection et uniquement sur la base d’un assez large consensus dans l’ensemble de la population. Elle devrait probablement se limiter à un ensemble de principes clairs mais s’abstenant de spécifications trop précises sur ce qui est interdit ou pas, par exemple ce qui constitue un signe religieux trop ostensible, ou une « discrimination vestimentaire », ou un ornement affiché à tort par les représentants de l’autorité, ou une manifestation publique exagérée, etc. L’idée de base ne doit pas être de définir strictement ce qui est permis ou défendu à chacun individuellement, mais de décrire un « code de conduite » collectif favorisant la tolérance mutuelle et excluant les attitudes et apparences menant à des incidents fâcheux, voire à des tragédies comme celle de la mosquée de Québec. En particulier, il faut laisser une certaine latitude à l’application de la loi, par exemple en exigeant qu’il existe soit une provocation caractérisée ou une plainte provenant d’un groupe significatif de citoyens pour justifier une intervention de l’autorité publique, perpétuant ainsi la tradition québécoise du laisser-vivre qui nous a plutôt bien servis jusqu’à récemment.

Commentaires

  • François A. Lachapelle, 21 février 15h48

    Peut-on affirmer en toute vérité que nous nageons en plein bouillon religieux avec les accommodements dits "raisonnables".

    Réunir les croyances religieuses avec la raison est une impossibilité.

    Vous écrivez dans votre commentaire, je cite : «  Ce que je cherche, sans toujours la trouver, c’est une formule qui au contraire serait assez souple et consensuelle pour soustraire ce genre de désaccord au carcan juridique. »

    Pour vous aider dans votre recherche légitime d’une formule "souple et consensuelle", le plus bel exemple d’une telle formule est incarné par le multiculturalisme contenu dans l’article 27 de la Charte de Trudeau-père de 1982. Les accommodements religieux qui font problèmes sont justement les fruits du multiculturalisme.

    Pour nettoyer l’ardoise des barbeaux des "accommodements religieux" au Québec, il faut réformer notre constitution du Québec qui n’existe pas encore mais au combien désirée.

    Finalement, vous semblez ignorer que "gouverner est un art" et qu’un art est l’application concrète de deux composantes complémentaires : des principes et des outils. Si vous restez au niveau des "beaux" principes, vous n’êtes pas en politique qui est l’art de la chose publique bien implantée dans la vie quotidienne. Qui dit vie dit circulation sanguine : ça bouge.

    En société, si vous enlevez les conventions sociales, c’est l’anarchie. Si on retient le principe que les religions doivent être pratiquées de manière discrète sur la place publique et réservée les manifestations publiques dans les lieux destinés à la vie religieuse, les monastères, les lieux de culte, on simplifie la définition des objets religieux ostentatoires : NIET sur la place publique.

    Prenons un exemple concret dams les rues du Québec : voyez-vous plusieurs passants sur le trottoir armés de fusils d’assaut ? C’est plutôt rare et pourtant la chasse est permise. Ça devrait être le même chose pour les religions.

  • Yves Leclerc, 16 février 23h57

    Gaston Carmichael,
    Je comprends votre inquiétude, mais en réalité plus nos lois sont précises et détaillées, plus elles donnent de pouvoir à un système judiciaire qui se fonde sur des règles rigoureuses et quasi mécaniques plutôt que sur le bon sens et sur les besoins de la paix sociale et de l’harmonie entre les divers éléments de la société. Ce que je cherche, sans toujours la trouver, c’est une formule qui au contraire serait assez souple et consensuelle pour soustraire ce genre de désaccord au carcan juridique.

  • Gaston Carmichael, 16 février 20h13

    Votre texte est d’une grande sagesse, M. Leclerc.

    À la toute fin, il y a toutefois une section qui me chicotte :

    « L’idée de base ne doit pas être de définir strictement ce qui est permis ou défendu à chacun individuellement, mais de décrire un « code de conduite » collectif favorisant la tolérance mutuelle et excluant les attitudes et apparences menant à des incidents fâcheux, voire à des tragédies comme celle de la mosquée de Québec. »

    N’est-ce pas ouvrir la porte toute grande à ce que l’on appelle le "gouvernement des juges" ?

    On sait que les juges de notre Cour de Pise sont nommés par des personnes assumant et défendant l’idéologie multiculturaliste. Il est donc un peu futile d’attendre de cette Cour des décisions en faveur de la laïcité.

    Si l’on ne se permet pas d’être explicite dans nos lois, d’autres le feront à notre place. On risque se retrouver avec des conséquences plutôt inattendues.

  • Gaston Carmichael, 16 février 19h51

    Un grand Mufti (théologien musulman) qui plaide pour la laïcité : Un point de vue très original.

    http://www.fm93.com/lecteur/audio/soheib-bencheikh-islamologue-il-invite-les-musul-340262.mp3

    Selon lui, le multiculturalisme empêche l’Islam de se moderniser. Il établi en quelque sorte un mur protecteur autour de la communauté musulmane qui nuit à son adaptation dans les civilisations occidentales. Seul la laïcité peut briser ce mur, et permettre à l’Islam de se moderniser.

  • yves corbeil, 16 février 16h55

    Merci Monsieur Leclerc,

    Ce texte résume tous les stades de ma vie et celui de plusieurs d’entre nous en partant à différente époque.

    Il devrait servir nos gens en position de force et pourvoir pour prendre leurs décisions sur la suite des événements.

    Le statut quo n’est plus une option et la complainte du ’’fuck’ en Amérique non plus.

    Mettez vos culottes svp.

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